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Gilberto Freyre : l’homme qui révolutionna la sociologie brésilienne
Par Sandrine Bavard

Ecrivain, anthropologue, sociologue ? Gilberto Freyre (1900-1987) était un peu tout cela à la fois, l’un des intellectuels les plus influents du Brésil au XXe siècle, même si ses théories sont parfois critiquées.

Gilberto Freyre est né au début du siècle dernier à Recife, dans l’État du Pernambouc, dans le Nordeste du Brésil. C’est un fils de bonne famille : son père est professeur à la Faculté de Droit de Recife et un fervent partisan d’une éducation anglo-saxonne.

Cela permettra au jeune Gilberto d’étudier les sciences politiques et sociales à Waco au Texas, puis à l’université de Columbia à New-York. Là, il découvre avec enthousiasme l’anthropologie avec le professeur Franz Boas, considéré comme le père fondateur de l’anthropologie américaine.

Il complète ses études en voyageant en Europe au tout début des années 1920 et revient dans son pays avec de nouvelles idées en tête. Il est par exemple convaincu de l’importance des différences régionales dans un pays aussi vaste que le Brésil !

Il estime aussi que la société brésilienne a tout à gagner en préservant ses riches traditions locales, dans tous les domaines : langage, folklore, architecture, cuisine…

Il fonde alors le mouvement régionaliste et traditionaliste de Recife et formule ses idées dans le Manifeste du premier Congrès régionaliste brésilien en 1926. Une dizaine d’années plus tard, il organise le premier congrès d’études afro-brésiliennes.

Maîtres et esclaves

Après la révolution de 1930 au Brésil, Gilberto Freyre s’exile au Portugal puis aux Etats-Unis. C’est là, lors d’une visite dans le Sud des Etats-Unis, que Freyre note quelques similitudes avec son Nordeste natal : les deux sociétés sont nées des plantations et de l’esclavage mais la première a connu la ségrégation raciale, l’autre non. Pourquoi ?
Gilberto Freyre va alors se plonger dans les racines de la société brésilienne pour comprendre.

Il publie en 1933 "Casa grande e senzala" [1] qui décrit les relations entre colons portugais et esclaves (indiens au début, africains par la suite) dans les plantations de cannes à sucre que Freyre a connues enfant.

Tandis que les premiers occupent la casa grande (la maison de maître), les seconds sont parqués dans la senzala (le quartier des esclaves), qui jouxte la maison, ou même se trouve dans son sous-sol.

Selon Freyre, cette structure reflète l’organisation sociale qui prévaut à l’époque coloniale au Brésil : un modèle familial et patriarcal, de nature aristocratique. Chacun est réuni sous un même toit, chacun doit tenir son rang, mais il y a de nombreuses exceptions qui favorisent les échanges.
Maître ayant des relations sexuelles avec sa servante, nourrice noire qui allaite le nourrisson blanc, enfants du maître et de l’esclave qui jouent ensemble …

Tout cela concourt à ce que les populations indienne, portugaise et africaine, plutôt que se juxtaposer, se fondent progressivement pour constituer le peuple brésilien.
Un peuple métissé, qui doit être une source de fierté.

Et ce n’est pas une évidence dans les années 1930 au Brésil parmi les élites blanches, ni dans le reste du monde, en particulier où Europe où Hitler accède au pouvoir et où un certain nombre de scientifiques estiment que certaines races sont supérieures à d’autres. "Se fondant sur une conception biologique des peuples et des "races", en attribuant à chacune un "génie" particulier, il arrivait, au final, à pourfendre les théories racistes fondées, elles, sur la différenciation et l’exclusion. L’idée du creuset brésilien amenait à minorer les horreurs de l’esclavage -aboli seulement en 1888- et la coupure entre Blancs et Noirs. Elle permettait ainsi de renforcer le sentiment national", explique Olivier Pétré-Grenouilleau dans le mensuel L’Histoire.

Un succès international

Ce livre a connu un grand succès au Brésil et dans le monde entier, plaçant Gilberto Freyre parmi les intellectuels qui comptent [2]. On admire le style de l’auteur, sa liberté de ton, sa façon de rompre avec les usages académiques : "Une des raisons du succès immédiat et considérable de Casa Grande et des œuvres de Gilberto Freyre tient en la capacité de l’auteur à donner un sens aux choses de la vie quotidienne, à rechercher la brésilianité non dans la grande histoire, mais dans la prose du monde, dans le folklore, la sexualité, la manière de marcher, la cuisine, le football, à rendre la patrie concrète, charnelle", considère Armelle Enders, maître de conférence spécialiste du Brésil.

Des théories contestées

Mais son œuvre n’est pas exempte de critiques. On reproche à Gilberto Freyre d’avoir idéalisé les rapports entre maîtres et esclaves, et d’avoir suggéré que le colonialisme portugais était plus doux que les autres. "Dans toute la partie où a dominé ce type de colonisation le présupposé de la race s’est toujours révélé insignifiant et le métissage, une force psychologique, sociale et pourrait-on dire, éthiquement active et créatrice …", écrit-il dans "O mundo que o Português criou" (Le monde que le Portugais créa) publié en 1940.

Gilberto Freyre est aussi l’instigateur de la "démocratie raciale", même s’il préférait parler de "la démocratie sociale à travers le mélange des races", qui consiste à dire que le Brésil est une société sans préjugés et sans discriminations où coexistent de façon harmonieuse des blancs, des noirs et des indiens.

Faux, vont répondre dans les années à venir certains intellectuels tels que Nelson Rodrigues : "Nous ne pourchassons pas les Noirs à coup de bâtons au beau milieu de la rue comme aux Etats-Unis, mais nous faisons quelque chose de peut-être pire. La vie du Noir brésilien n’est qu’un tissu d’humiliations. Nous le traitons avec une cordialité qui n’est que le lâche déguisement d’un mépris qui fermente en nous, jour et nuit”. [3]
D’autres intellectuels et le Mouvement noir Unifié vont dénoncer, dès les années 1960, et plus encore à partir des années 1980, le mythe de la démocratie raciale, un "dogme de la suprématie blanche" selon eux.

Un homme politique

Si les théories de Gilberto Freyre sont contestées, le personnage l’est aussi, surtout sur le plan politique. En 1946, il est élu à l’assemblée constituante dans l’Union Démocratique Nationale (UDN), parti de droite.

En 1964, il salue le coup d’état militaire qui renverse João Goulart et qui instaure un régime militaire.

L’homme est plein de contradictions, mais son héritage est important, comme le souligne Darcy Ribeiro, célèbre anthropologue brésilien : "Maîtres et esclaves est le plus grand des livres brésiliens et le plus brésilien des essais. Pourquoi ? J’ai toujours été surpris et je le suis encore, de ce que Gilberto Freyre, tout en étant si étroitement réactionnaire sur le plan politique, ait pu écrire ce livre généreux, tolérant, beau et fort. Ce qui est certain, c’est que Maîtres et esclaves nous a appris, en particulier, à nous réconcilier avec notre ancestralité lusitanienne et nègre dont nous étions quelque peu honteux. Nous lui devons le fait d’avoir commencé à accepter, en tant qu’authentiques ancêtres, le peuple que nous avions l’habitude d’identifier à l’immigrant, bête de somme tirant les charrettes du marché, ou bien commerçant prospère et mesquin lorsqu’il s’était enrichi".

Notes
1 Publié en français sous le titre "Maîtres et esclaves", Gallimard, rééd. "Tel", 1978.

2 Auteur d’une quinzaine d’ouvrages, Gilberto Freyre a reçu de prestigieuses récompenses et de nombreux honneurs : prix Machado de Assis de l’académie brésilienne des lettres pour l’ensemble de son œuvre en 1962, chevalier Commandant de l’Empire Britannique en 1971, Grand Officier de La Légion d’Honneur en France en 1986.

3 Un article sur le racisme brésilien ordinaire

<p>quartier des esclaves en contrebas de la maison de mai etre</p>

<p>casa grande e senzala</p>

<p>nourrice noire enfant blanc</p>

<p>brésil métisse</p>

<p>maîtres et esclaves</p>

<p>métissage brésil</p>

<p>Gilberto Freyre</p>